Kulturjournalist, Gründer des Podcasts Asphalt Jungle — Brüssel — 2025
Journaliste culturel belge, Philippe Manche a créé le podcast littéraire Asphalt Jungle (juin 2023 – juin 2026), consacré aux écrivain·es contemporain·es. Responsable de la rubrique Livres de l’hebdomadaire Moustique, il développe à travers ses entretiens d’Asphalt Jungle une écoute attentive, où émergent une voix, un rythme, une manière d’habiter la littérature aujourd’hui.
Que peut un podcast littéraire aujourd’hui ?
Déjà inviter celle ou celui qui l’écoute à pénétrer dans un univers, partir à la découverte d’une autrice ou d’un auteur et probablement, plus que probablement même, donner l’envie de lire.
Comment te situes-tu dans la société actuelle à travers ton travail ? Te sens-tu investi d’un rôle particulier ?
Je suis très conscient du monde dans lequel je vis. Et ça me fout un peu la trouille. Si je regarde uniquement dans ma sphère professionnelle, on va dire, les bouquins et la culture en général, c’est très chaud. Des romans sont interdits dans des bibliothèques de certains États américains. En France, des richissimes hommes d’affaires utilisent les médias comme plateforme électorale et y répandent des idées qui te donnent juste envie de gerber. En Italie, le cinéma en prend également pour son grade, et chez nous, en Belgerie, on sent bien qu’il y a une volonté politique de détricoter le tissu associatif et solidaire et de s’attaquer aussi à la culture. Comment je me situe ? J’essaie de faire écho à travers mes papiers au monde d’aujourd’hui, si ça répond à ta question. Le seul rôle dont je me sens investi c’est celui de relais. De passeur. Tu lis un roman qui te touche, tu rencontres l’auteur, tu écris ton papier et si tu n’as ne fusse qu’un seul retour de quelqu’un qui a lu ton texte, acheté le bouquin dans la foulée et l’avoir lu et adoré, tu te dis que tu n’as pas perdu ton temps.
As-tu le sentiment de mener un combat pour la littérature ?
C’est l’écrivain américain Percival Everett, que j’ai eu la chance de rencontrer longuement en septembre 2025 à Paris qui disait que lire était un acte de résistance en soi. Au-delà de cela, oui, je pense qu’on ne lit pas assez et j’ai envie que les gens lisent plus.
Que signifie lire aujourd’hui, à une époque où le temps, l’attention et le désir semblent plus rares ?
Ce serait prétentieux et faux de dire que je lis pour résister. En tout cas, quand je suis plongé dans un bouquin, je suis épargné de la connerie ambiante et de l’obscurantisme, c’est clair. Lire c’est s’évader, s’informer, essayer de comprendre le monde, se nourrir intellectuellement, se marrer aussi. Lire c’est être ému, touché, bouleversé, secoué…

Combien de livres lis-tu en moyenne par mois ?
Autour d’une dizaine de livres ; entre huit et dix je dirais.
Tu t’intéresses à la littérature contemporaine : quelle place accordes-tu aujourd’hui aux classiques ?
Il me manque du temps. Cela étant, ma vie ne serait pas forcément un échec si je n’ai quasi pas lu les classiques de la littérature russe, L’Odyssée d’Homère ou Saint-Augustin. Récemment, j’ai enfin lu Les grandes espérances de Dickens que j’ai trouvé formidable. Il y a tellement de romans qui sortent et comme je suis quand même censé suivre l’actualité…
Pour toi, la littérature est-elle plutôt une forme d’évasion, ou une manière de comprendre et d’avancer ?
Comme je le disais plus haut, c’est vraiment un peu des deux.
Comment est né Asphalt Jungle ?
De l’envie de partir à la rencontre d’autrices et auteurs. C’est ce que j’adore dans mon travail, beaucoup plus qu’écrire, peut-être pas mais pas moins : rencontrer les gens.
Comment prépares-tu tes entretiens ? Et sur quels critères choisis-tu les auteurs que tu invites ?
Comme pour mes articles pour la presse écrite. J’essaie d’être rigoureux. De lire si le temps me permet le maximum de romans de la personne à rencontrer. Si c’est un premier roman, c’est cool. Adeline Dieudonné aussi, elle en a écrit quatre. Pour Marc Dugain, rencontré pour Moustique, c’était plus compliqué parce qu’il a écrit une trentaine de romans. Quant aux critères, ils sont identiques. Coller au plus près de l’actualité, c’est-à-dire de la sortie du roman. C’est un plaisir purement égoïste d’avoir un papier sur le nouveau Fred Vargas le jour de sa sortie ou un podcast avec Caroline Lamarche qui coïncide avec la parution d’un nouveau roman.
Avec Asphalt Jungle, tu vas à la rencontre des auteurs, souvent dans leur propre univers. Qu’est-ce que le lieu apporte à l’entretien ?
L’invité est chez lui, à la maison, dans son univers donc en sécurité. Je garde un souvenir ému d’un long entretien pour Le Soir au domicile de Hubert Selby Jr à North Hollywood en 1999. Bon, là je fais un peu le malin et l’ancien, désolé mais c’était inouï. Tu te retrouves dans la tanière d’un mec qui t’a mis une claque avec ses romans, qui te propose un verre d’eau, tu vois où il vit, la table où il écrit et ensuite il te commande un taxi… Je m’égare un peu, je sais… Je reste persuadé, c’est valable pour le podcast comme un papier en presse écrite, qu’une rencontre à domicile sera toujours beaucoup plus riche qu’un entretien traditionnel dans une chambre d’hôtel ou autour d’une table d’un bar ou d’un restaurant.
Tu leur demandes toujours de lire un extrait de leur dernier livre. Qu’est-ce que la voix révèle, selon toi, que la lecture silencieuse ne donne pas ?
L’incarnation ? C’est une question compliquée. D’après les retours reçus, la lecture donne envie de lire le roman. Ou pas d’ailleurs.
Tes échanges sont longs, attentifs, à contre-courant des formats rapides. Est-ce une manière de résister au rythme dominant ?
Inconsciemment sans doute. Mais en prenant le temps, on va beaucoup plus loin dans l’échange. Je ne connais pas les invités ou de loin. Il faut de toute façon un tour de chauffe en début d’entretien pour installer la confiance.
Y a-t-il un moment ou une rencontre qui t’a particulièrement marqué depuis le lancement du podcast ou lorsque tu écrivais pour Le Soir, le Focus/Vif ou aujourd’hui Moustique?
Avec Pierre-Etienne Bonnet, mon partenaire de Asphalt Jungle qui gérait l’aspect technique de l’enregistrement jusqu’au montage, on avait coutume de dire que c’était à chaque fois super et à chaque fois différent et c’est vrai. Une rencontre marquante parmi la trentaine ? Chez Caroline Lamarche, sans doute, Odile d’Oultremont, Caroline De Mulder ou Adeline Dieudonné. Que des autrices, c’est marrant ça. Russell Banks, rencontré à plusieurs reprises ou Jim Harrisson à l’époque du Soir. TC Boyle (par Zoom) ou Jonathan Franzen pour le Focus/Vif, que des Ricains. On termine un entretien d’une heure avec celui qui a quand même écrit Les Corrections et Freedom et on parle du Velvet Underground, de Lou Reed et des Talking Heads…
Qu’aimerais-tu qu’il reste après un épisode : l’envie de lire, la sensation d’une rencontre, ou une autre manière d’écouter ?
Comme lors de la parution d’un article. Que celle ou celui qui écoute ou lit l’entretien se dise : « ça me parle, le mec ou la meuf ne dit pas que des conneries ; je vais aller choper le bouquin ».
Qu’est-ce que ces rencontres changent en toi, au fil du temps ?
Si je suis ce que je suis aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu et j’ai toujours la chance de rencontrer toutes ces personnes inspirantes. Je ne suis plus le même, j’exagère un peu mais en même temps pas tant que cela depuis que j’ai parlé longuement de la Jamaïque avec Russell Banks. Ou après m’être arsouillé deux fois plutôt qu’une avec Caryl Férey. Et plus proche de nous dans le temps, avoir fait quatre heures de trajet avec Mehdi Bayad, parler du Wu-Tang Clan avec Simon François ou de l’affaire Dreyfus avec Philippe Collin.